Raphaël Brunner
Abstract de la conférence prononcée le 15 novembre 1996 à l’Université de Bologne dans du “5° Congresso Internazional sulla Significazione Musicale”.
Confrontée aux courants majeurs parcourant la musique du XXe siècle, l’œuvre d’Henri Dutilleux se singularise immédiatement : d’une part, elle n’est pas entrée dans l’ « abstraction » sérielle, ce qui la plaçait en marge des préoccupations de renouvellement radical du langage musical, à la sortie de la deuxième guerre mondiale; d’autre part, elle n’a pas entériné le néoclassicisme formel mis en œuvre en France, notamment par le Groupe des Six. De fait, sa production retrouve aujourd’hui quelque actualité dans la distance qui nous sépare des mouvements exacerbés de la modernité musicale des années 50-60 et dans les rapprochements qui peuvent être opérés avec la tradition orchestrale française, allant de Berlioz à Roussel et à Ravel en passant par Dukas, voire par Debussy, mais aussi avec divers essais d’émancipation du timbre et de l’orchestration réactualisés dans les années soixante-dix par la musique spectrale.
L’étude proposée ici se situe aux croisements des préoccupations sémiotiques suggérées par la thématique générale abordée par ce congrès; elle se prête particulièrement bien à l’approche des relations entre les aspects pragmatiques, syntaxiques et sémantiques du fait musical. Sur la base des traits variationnels apparaissant dans Métaboles pour orchestre (1964), je circonscrirai ainsi les bases d’un discours musical mettant en scène aussi bien la puissance du discours musical extériorisé que le retentissement intérieur du monde sensible. Par une mise en série des œuvres, cette première approche sera étendue à l’ensemble de la production du compositeur français, ce qui me conduira à décrire une véritable rhétorique de l’instant résultant simultanément d’une émancipation des éléments porteurs de forme et de la forme elle-même; l’attention portée au timbre n’est d’ailleurs pas étrangère à cette ouverture par l’intérieur de la forme et du temps musicaux.
Cette lente émancipation de la forme, par des ajouts parenthétiques, originellement transitionnels, s’accompagne d’une revitalisation de l’événement sonore, en soi, hors de toute narrativité (« débrayé », c’est-à-dire décentré par rapport au centre de l’action thématique-discursive). Paradoxalement, le fait que l’événement soit débrayé, hors-discursivité, contribue à l’impliquer sémantiquement. L’événement émancipé, « nominalisé » pour ainsi dire, s’investit paradoxalement d’un contenu de plus en plus déterminé. Ces espaces « hors-temps » s’accompagnent de diverses modalités; d’où ces figures/figurations de l’instant — à proprement parler ni « interoceptives », ni « exteroceptives » — telles que l’obsession, la rumeur, le vertige, l’appel, l’embrasement qui apparaissent dans les diverses œuvres. C’est sans doute dans cette perspective que l’on peut lire le lien qu’entretient la musique de Dutilleux avec la poétique de Baudelaire et que l’on peut caractériser le jeu d’une mémoire fonctionnant de plus en plus « dans l’épaisseur », même si son premier accrochage s’effectue sur une base discursive.
BRUNNER, RAPHAËL, « Les Métaboles pour orchestre : déconstruire un texte musical », « Variations-prémonitions-instantanés : approche d’un projet compositionnel » in Hommage à Henri Dutilleux (= Revue musicale de Suisse romande n° 3), sous la direction de Raphaël Brunner, Yverdon, Henri Cornaz, 1994, pp. 9-31; 32-43.
Les pages de ce site sont protégées par le droit d’auteur.
Les textes ne sauraient être repris, sous quelque forme que ce soit, sans les
accords préalables de leur auteur, de leurs éditeurs et de ProLitteris (Zürich, Schweiz). / These
pages are protected by author’s rights. The texts should not be reproduced, on any kind of supports, without the
agreement of their author, their editors and ProLitteris (Zürich, Switzerland).
© Copyrights à Raphaël Brunner, Sion (Suisse). / © All rights reserved, Raphaël Brunner, Sion (Switzerland).