Stéphane Raboud
© ARTeFACTS n° 6, Sion, 1997.
(Reproduit ici avec l’aimable autorisation de M. Gilles Vuissoz, directeur de
publication.)
Il existe parfois en littérature d’étranges
contradictions : comment un écrivain qui a influencé la littérature
française dès les années 40-50 et jusqu’à nos jours peut-il demeurer presque
inconnu ? Louis-René des Forêts est un auteur discret; il ne participe pas
aux grands mouvements littéraires comme le Nouveau Roman érigé faussement par
la presse en école; il ne se médiatise pas. De plus, sa production littéraire
est assez restreinte : à l’âge de quatre-vingts ans, il laisse à ce jour
une dizaine d’ouvrages. Ce qui paraît peu au regard de la prolixité littéraire
ambiante.
Chaque œuvre est l’espoir difficile d’une quête de soi; en constante mutation, en perpétuel devenir; l’espoir de déjouer un peu plus l’illusion de la langue. Chaque mot s’inscrit dans une totalité, chaque volume s’enchaîne comme chapitre de l’œuvre, pour tenter une approche du livre (suivant les leçons de Mallarmé) où l’apparence des mots encercle la désillusion de la vie.
Mais désormais l’importance de son œuvre est acquise (il est au rang des classiques universitaires), grâce notamment à de nombreux critiques : Maurice Blanchot et La Parole vaine, premier essai sur Le Bavard; Yves Bonnefoy et Une écriture de notre temps; avec encore Dominique Rabaté, Bernard Pingaud... pour ne citer que quelques-uns des plus importants.
En 1991, les éditions Le Temps qu’il fait ont publié un important ouvrage consacré uniquement à Des Forêts. Cette somme réédite des textes introuvables, et propose les contributions de nombreux critiques et écrivains autour de l’œuvre de Des Forêts. L’année 1997 est aussi une année importante. Jean Roudaut publie Encore un peu de neige, essai sur La Chambre des enfants; Bernard Rapp dans son émission sur France 3 Un siècle d’écrivain, présente un hommage à Des Forêts; et surtout notre auteur soumet à son public fidèle la suite d’Ostinato.
Sobriété, concision, virtuosité sont les moyens indispensables pour l’élaboration d’une justesse qui fait de Louis-René des Forêts un écrivain rare et précieux. Comme le Bavard qui parle, qui parle jusqu’à l’instant où, par un éclat de rire, la vanité de son discours le frappe. La parole des forêstienne n’est pas l’exposition de la vérité mais l’expression d’un être qui s’acharne à reconstituer sa vérité, gardant toujours un esprit auto-ironique l’empêchant finalement d’y croire pour aboutir à un inexorable renoncement. Parmi les chapitres de l’œuvre, il en est un qui les englobe, qui les digère, qui les restitue, transformés par une sorte d’épuration anthologique : Ostinato.
Tel l’athanor des alchimistes, Ostinato est un creuset en mouvement dans lequel tous les thèmes chers à l’auteur (l’enfance, la musique, le langage, etc.) se cotoient. Livre condamné à l’inachèvement, commencé il y a plus de vingt ans, assemblage d’éléments parus dans diverses revues, Ostinato, répétition obstinée, récurrence, variations sur thèmes fondateurs de l’œuvre, sous forme de canons, de reprises dans l’esprit de l’Art de la Fugue de Jean-Sébastien Bach.
Les éléments épars d’Ostinato proposent depuis de nombreuses années un genre nouveau, une pseudo-autobiographie ontologique, où la vérité de l’être prime essentiellement sur la vérité des faits, où l’étrange contradiction du langage sévit.
L’être n’a de choix de se construire que dans et par le langage qui lui-même n’est qu’une ombre, une incapacité à formuler la vérité de l’être. Le spectre de l’échec est désormais toujours présent.
Les relations psychologiques n’ont plus d’intérêt, le texte n’a de but que « de faire venir au jour cette part de réalité qui se cache sous les apparences — la réalité étant prise ici dans le sens de conformité non pas avec les choses, mais avec le sens des choses ».
L’enfance devient alors une figure fondamentale, métaphorique, analogique et métonymique.
Elle est le lieu privilégié de l’unité fragile et proche de se rompre où l’inéluctable cassure du langage n’a pas encore érigé ses infranchissables illusions.
Les enfants sont omniprésents dans l’œuvre de Des Forêt, deviennent figures emblématiques de l’évolution de l’être et toujours accompagnés d’une voix. Chaque parcelle de texte est organisée par un système perfectionné et théâtralisé de voix qui s’arrogent ainsi la structure profonde du récit. Les multiples avatars de la Voix fondent la recherche et deviennent, par détour, la Voie de l’être.
La vérité de l’enfance est opprimée par le monde des adultes, des prêtres enseignants, de la Règle. Le rire devient alors le seul moyen de dissoudre le langage faux; il joue le rôle de prise de conscience de l’impossibilité du langage dans un environnement (« l’internat » par exemple) où le rire est interdit; il est une véritable délivrance.
La voix possède une palette étendue de couleur : une voix sans timbre ou vieillote annonce le mensonge; une voix douceureuse, la sentence du maître (« le père confesseur »), etc. L’adulte ne perçoit plus, par oubli, ces instants d’unité de l’enfance qui se moque de cette perte de conscience d’un langage vrai.
« Chaque enfant surenchérit en termes orduriers qui les font tous ensemble se tordre de rire sous l’œil stupide des parents qu’un prudent oubli du passé exclut de ce théâtre de la folie. »
L’œuvre de Des Forêts, par un constant retournement sur elle-même, dévoile petit à petit les arcanes d’un long apprentissage de la dissimulation qu’est le langage. Suite à sa lecture le regard littéraire n’est plus naïf; la lecture devient une perpétuelle spirale qui doit amener, au bout du chemin, à un silence définitif.
DES FORÊT, Louis-René, Les Mendiants,
Gallimard, 1943, 1986.
— Le Bavard, Gallimard, 1946, « L’Imaginaire », 1979.
— La Chambre des enfants, Gallimard, 1960,
« L’Imaginaire », 1983.
— Les Mégères de la mer, Mercure de France, 1967.
— Poèmes de Samuel Wood, Fata Morgana, 1988.
— Ostinato, Gallimard, N.R.F., n° 372 (extraits) 1984, Mercure de
France, 1997.
BLANCHOT, Maurice, « La Parole vaine », postface au Bavard, U.G.E., « 10/18 », 1963.
BONNEFOY, Yves, « Une écriture de notre temps », N.R.F., n° 402 à 408, 1986-87.
ROUDAUT, Jean, Louis-René des Forêts, Seuil,
« Les Contemporains », 1995.
— Encore un peu de neige, Essai sur la Chambre des enfants de L.-R. des
Forêts, Mercure de France, 1997.
[...], Louis-René des Forêts, collectif, Le Temps qu’il fait, cahier 6/7, 1991.
[...], Émission de Bernard Rapp, France 3, Un siècle d’écrivains, L.-R. des Forêts, n° 116, 1997.
ARTeFACTS n° 6, Sion, Suisse, septembre 1997.
© Copyrights à ARTeFACTS, Sion (Suisse) et à Stéphane Raboud, Sion (Suisse).
(Reproduit ici avec l’aimable autorisation de M. Gilles Vuissoz, directeur de
publication.)
Les pages de ce site sont protégées par le droit d’auteur.
Les textes ne sauraient être repris, sous quelque forme que ce soit, sans les
accords préalables de leur auteur, de leurs éditeurs et de ProLitteris (Zürich, Schweiz). / These
pages are protected by author’s rights. The texts should not be reproduced, on any kind of supports, without the
agreement of their author, their editors and ProLitteris (Zürich, Switzerland).
© Copyrights à Raphaël Brunner, Sion (Suisse). / © All rights reserved, Raphaël Brunner, Sion (Switzerland).