François Praz
Abstract du mémoire de maîtrise soutenu à l’Université de Paris IV Sorbonne
Quel monde est-ce là ? Quelles gens l’habitent ? Fontenelle[1]
Si l’on mettait quelqu’un en demeure de ne retenir qu’un seul qualificatif afin de décrire la philosophie de Nelson Goodman, cette personne se trouverait bien empruntée tant il est vrai que la pensée du philosophe américain paraît échapper à toute tentative de catégorisation. Ceux qui s’y sont risqués ont utilisé cependant des épithètes certes dissemblables mais toutefois récurrents. Il suffit pour s’en convaincre de se pencher sur quelques contributions de commentateurs de Goodman et de comptabiliser, par recoupement, le nombre de ces déterminations. C’est précisément à cette tâche que s’est consacré l’un d’entre eux, Luciano Handjaras, qui note dans un article intitulé « Rightness[2] » que, selon ses statistiques, trois adjectifs reviennent le plus fréquemment afin de caractériser les thèses goodmaniennes, à savoir « pluraliste », « relativiste » ainsi qu’ « irréaliste ». Parmi les auteurs passés en revue par Handjaras, ces trois qualificatifs s’appliquent en outre aussi bien au domaine de l’épistémologie qu’à celui de l’ontologie de Goodman. Ces trois aspects, comme il le précise, sont d’une part appelés à se spécifier réciproquement, et, d’autre part, il convient de les considérer comme « des perspectives entremêlées d’un même travail de construction symbolique ». La pertinence de l’analyse de Handjaras – on peut d’ores et déjà l’annoncer – se verra confirmée par les développements ultérieurs de la présente étude. Cependant, il n’est sans doute pas prématuré de mentionner quelques témoignages qui tendent à expliciter cette dimension polyphonique de l’œuvre de Goodman. Hilary Putnam semble par exemple confirmer en partie l’assertion de Handjaras puisqu’il affirme dans son avant-propos à l’édition de Fact, Fiction and Forecast[3] que le terme de « pluralisme » (qui est celui qu’il retient mais de manière non exclusive) apparaît comme étant le plus adéquat afin de qualifier la pensée goodmanienne car « il domine toute l’œuvre récente de Goodman et, plus particulièrement, son Ways of Worldmaking[4] » Le philosophe américain précise que le pluralisme de Goodman est l’élément métathéorique qui lui permet d’effectuer « une égale appréciation et une intégration active de l’héritage culturel ainsi que des innovations artistiques et intellectuelles[5] ». Le chapitre intitulé « Mots, œuvres et mondes », qui ouvre Manières de faire des mondes, vient également étayer sur ce point l’opinion de Handjaras et de Putnam puisque Goodman lui-même place son travail sous le double patronage symbolique de Ernst Cassirer et de William James, qu’il présente tous deux comme les tenants d’un pluralisme avec lequel ses thèses propres « font corps[6] ». Mais Goodman propose également ailleurs de parler à son propos de « relativisme radical sous contraintes rigoureuses[7] ». Ces premières tentatives de caractérisation de la pensée goodmanienne en appellent bien évidemment d’autres, il convient cependant d’en revenir à la thématique propre à ce travail.
Comme le suggère le titre de la présente analyse, il s’agira dans ces lignes à la fois de circonscrire le rôle stratégique joué par l’élaboration des diverses versions-mondes dans la philosophie de Goodman et de démontrer que ce thème est l’élément unificateur qui en assure la cohérence. Quiconque connaît un tant soit peu Goodman a dû sans nul doute s’apercevoir au cours de ses lectures, mêmes partielles, que l’élaboration des diverses versions-mondes constitue la véritable axiologie de son entreprise. L’enjeu consiste dès lors à démontrer que, malgré sa pluridirectionnalité, son œuvre est charpentée par cette thématique qui, de The Structure of Appearance[8] à Ways of Worldmaking, revient en fil rouge assurer son intelligibilité globale ainsi que son originalité propre. Mais, ainsi que le remarque Roger Pouivet dans un article récent9, on trouve chez Goodman une composante qui est indissociablement liée à sa construction des mondes, à savoir ses travaux sur les divers et multiples systèmes symboliques qui sont aux sources de sa démarche constructionniste (terme qu’il faudra par ailleurs expliciter au sein du contexte symbolique qui est le sien chez le philosophe américain). D’une façon plus générale, on s’apercevra que Goodman a élaboré au fil de ses travaux l’armature conceptuelle d’une étude globale des productions humaines, perçues comme autant de mondes dont nos systèmes symboliques sont à la fois les structures constituantes ainsi que les instruments d’analyse : comprendre de quelle manière fonctionnent ces systèmes symboliques que sont par exemple l’art et la science revient donc très exactement à étudier les voies par lesquelles les mondes sont produits par l’une ou l’autre activité. Chacun de ces systèmes doit en outre être étudié au moyen d’un appareil métathéorique spécifique dont l’élaboration constitue la tâche proprement philosophique. Dans cette perspective, cette étude se subdivisera en deux volets distincts quoiqu’interdépendants. Le premier d’entre eux s’attachera à suivre in vivo la genèse des composantes de la philosophie goodmanienne telles qu’elles apparaissent dans The Structure of Appearance. Dans cet ouvrage-clé, Goodman élabore un système constructionnel concurrent de celui du Carnap de l’Aufbau der Welt, qu’il juge déficient, ainsi qu’il s’attache à le démontrer. Dans un premier temps, cette tâche critique lui permet d’élaborer un système formel de définitions et de théorèmes dans un langage du premier ordre. Grâce à cet appareil méthodologique, il va pouvoir, dans un second temps, repenser une relation partie-tout (s’inspirant en cela de la méréologie de Lesnievski) qui, avec l’aide d’autres éléments théoriques (calcul des individus, identité extensionnelle puis isomorphisme), va lui permettre de comparer de manière contrastante les différents systèmes existants. Dans ce développement, le problème le plus ardu que rencontre Goodman consiste à réussir à concilier sa position nominaliste avec l’utilisation des universaux dont il est impossible de faire l’économie dans ce type de recomposition du réel à partir d’entités disjointes. On verra plus avant quelles seront les modalités de la réorganisation des mondes qu’entreprend à partir de là Goodman. Cette analyse ne sera certes pas exhaustive mais tendra du moins à mettre en lumière le fait que The Structure of Appearance contenait en germes la majeure partie de ses développements ultérieurs. Ce même ouvrage va en outre générer de nombreux et fructueux prolongements auxquels il n’était pas toujours évident de songer. Toutefois ces problématiques « intermédiaires », malgré leur indéniable intérêt, n’entreront pas dans le cadre de la présente étude puisqu’elles ne sont pas en prise directe avec celle-ci. Un mot tout de même pour mentionner, à titre d’exemple, qu’on trouve parmi ces développements une des thématiques qui assura pour une grand part la notoriété de Goodman, à savoir celle qu’il désigne par l’expression de « nouvelle énigme de l’induction ». Le mode de fonctionnement de l’induction n’est en effet pas si éloigné des méthodes extensionnelles mises en œuvres dans The Structure of Appearance (on pense entre autres au calcul des individus). Cette parenté de structure résulte également de l’orientation générale de cet ouvrage à l’intérieur duquel Goodman professait, comme le souligne Pascal Engel , « un antifondationnalisme épistémologique caractérisé par le rejet de tout “donné” à partir d’une base phénoménale[9] ». D’ailleurs, dans Faits, fictions et prédictions, Goodman s’avança plus loin encore dans cette voie en insistant sur l’absolue nécessité de marquer une coupure très nette entre les lois scientifiques et de simples généralisations accidentelles. Cela, adjoint à l’idée plus ambitieuse d’échafauder une théorie de la connaissance rejetant tout a priori, débouche finalement, dans ce dernier ouvrage, sur la refonte de la problématique huméenne de l’induction. Sans entrer dans le détail, on peut cependant mentionner quelques-unes des problématiques qui y sont étudiées. Par exemple, Goodman se penche sur le cas des conditionnels contrefactuels (deux énoncés sont-ils « conjointement soutenables » et, si oui, quelle loi exemplifient-ils ?) avant de tenter de se débarrasser du problème des possibles. De plus, à ces premières questions s’en surajoutent d’autres, comme celle concernant le traitement des termes dispositionnels (tel que « soluble », pour reprendre son exemple). La solution, partielle, sur laquelle débouche bientôt Faits, fictions et prédictions, est formulée dans le prolongement du thème central de la projection (quels termes peut-on légitimement projeter et à partir de quelles bases concrètes ?). Mais cette tentative, comme toutes les autres, n’aboutit finalement qu’à un résultat moyennement satisfaisant. Goodman ne s’en cache d’ailleurs pas mais, tenace, il ne s’avoue pas pour autant vaincu et il introduit alors le légendaire et toujours énigmatique concept de « Vleu » (qui trouve son pendant dans le concept « Blert »). Servant de fondement à une fiction méthodologique destinée à ouvrir une nouvelle perspective dans la résolution de la question inductive, ce prédicat de couleur s’applique, selon Goodman, à la fois à toutes les choses examinées avant l’an 2000 qui sont vertes ainsi qu’à toutes les choses qui ne sont pas examinées avant cette date et qui sont bleues. Goodman prend comme cas-type les émeraudes. Et toutes celles qu’il passe (supposément) en revue se révèlent tout naturellement être vertes. Les prédicats « verts » et « vleu » s’y appliquent donc conjointement, de sorte que l’on peut prédire, semble-t-il, que la première émeraude qui sera examinée le 1er janvier 2000 sera à la fois verte et « vleue ». Mais c’est ici que surgit la difficulté : du fait qu’il est évidemment impossible que ces deux prédictions se trouvent vérifiées simultanément, on se trouvera alors en contradiction avec la conclusion qui découle objectivement des prémisses, à savoir qu’en réalité la première émeraude qui sera examinée le 1er janvier 2000 se révélera être bleue et non pas verte. Cet exemple, qui peut paraître quelque peu trouble, met toutefois en lumière l’indécision foncière qui régit le processus inductif. Afin de corroborer cette thèse (huméenne), Goodman s’appuie donc sur le fait que des apories surgissent invariablement des essais de prédiction de cas futurs à partir de données actuelles ou passées. Mais pour en revenir au présent travail, on peut dire que le deuxième volet qui le compose s’organisera autour de cette interrogation : quelles sont les diverses méthodes « correctes » (référence faite au concept, crucial chez Goodman, de « rightness ») d’élaborer des mondes ? Cette seconde et ultime phase portera sur la manière de faire des mondes telle qu’elle est dévoilée dans Ways of Worldmaking ainsi que sur la dichotomie science-art qui en découle. La question de savoir si l’un de ces deux modes est plus viable dans l’optique de la construction des mondes se posera alors. Et, comme le suggère Goodman dans Langages de l’art, la réponse pourrait ne pas être celle à laquelle on s’attendait. On pourra ensuite opérer la synthèse de ce qui précède. Chacun des systèmes symboliques détaillés auparavant viendra alors recomposer « sa » version-monde, sa « réalité » particulière. La conjonction de ces composantes servira en dernier ressort d’illustration à la thèse centrale de Goodman : il n’existe pas de base unique (que ce soit artistique ou scientifique) qui permette de reconstruire toute la réalité. Cela tient au fait que les systèmes symboliques régissant les divers territoires engendrent uniquement leur ordre de réalité propre et rendent ainsi irréalisable toute fusion des divers mondes en un seul qui les engloberait tous. Plusieurs étapes donc afin de dégager une cohérence unique, tel est l’objectif à atteindre.
Cet avant-propos qui aspirait à mettre en place les bornes qui délimiteront la présente intrusion en territoire goodmanien approche ici de son terme. Les jalons qui y ont été disposés n’en demeureront pas pour autant empreints d’une fixité pétrifiante puisque cela trahirait par trop l’esprit de la pensée du philosophe américain en annihilant sa mobilité foncière. Goodman tend en effet à couvrir un champ aussi large que possible tout en prenant garde de préserver la rationalité des processus partiels sans pour autant s’interdire occasionnellement de souligner l’ironie du processus global. Ceci se trouvera vérifié par les rapprochements successifs entre les divers compartiments de l’art et de la science dont la juxtaposition contrastante permet d’éclairer de manière nullement aveuglante les apports respectifs dans l’élaboration des mondes. Ce processus d’intégration critique, voire parfois également polémique, se veut en outre globalisant et emprunte, comme Goodman l’admet lui-même bien volontiers, des chemins à la sinuosité assumée[10]. Il convient cependant d’adopter une certaine modestie dans l’approche de cette œuvre puisque tel est le précepte que se propose de suivre lui-même Goodman, ainsi qu’il l’explique en ouverture de Manières de faire des mondes[11]. C’est d’ailleurs ce qu’illustre l’introduction qui précède cet ouvrage. Il y soumet en effet à la sagacité du lecteur une allégorie ironique et lucide tout à la fois qui établit un parallèle entre sa démarche et une chasse au raton laveur. Il convient de la citer de manière extensive puisque, dépassant le caractère anecdotique auquel on pourrait être tenté de la confiner, elle donne proprement la tonalité de l’approche de Goodman qui, et il le précise bien, n’exclut nullement le « dur labeur », ni donc une certaine humilité : « Il s’agit d’une chasse; on y harcèle parfois le même raton laveur au pied de plusieurs arbres, parfois plusieurs ratons laveurs près du même arbre, il arrive même qu’il n’y ait aucun raton laveur au pied d’aucun arbre. [...] Ce qui compte ce n’est pas le tableau de chasse, mais ce qu’on apprend du territoire exploré[12] ». Conscient de ces enjeux, il s’agit maintenant de franchir le rideau de feu de l’introduction et, ainsi que le suggérait fort à propos Fontenelle, de « ranger dans sa tête sans confusion les tourbillons et les mondes[13] ».
[1]. Citation tirée d’un court essai romancé que Bernard Le Bovier de Fontenelle intitula Entretiens sur la pluralité des Mondes, Paris, éd.de l’Aube, 1990, p.95.
[2]. Luciano Handjaras, « “Rightness”. De la pluralité des mondes à la question des valeurs », in Lire Goodman. Les voies de la référence, Paris, éd. de L’éclat, 1992, p. 101.
[3]. Nelson
Goodman, Fact, Fiction and Forecast, première édition : Londres,
Athlone Press, 1954; trad. fr. de P. Jacob sous le titre de Faits,
fictions et prédictions, Paris, éd. de Minuit, coll. « Propositions », 1984, p. 12.
[4]. Nelson Goodman, Ways of
Worldmaking, Hackett Publishing Company, 1978; trad. fr. : Manières
de faire des mondes, Nîmes, éd. Jacqueline Chambon, coll. « Rayon Arts », 1984.
[5]. H. Putnam, Ibidem.
[6]. N. Goodman, op. cit, p. 9.
[7]. N. Goodman, op. cit., p. X de l’édition anglaise.
[8]. N. Goodman, op. cit., p. X de l’édition anglaise.
[9]. Roger Pouivet, « Question de Correction » in Lire Goodman, op. cit., pp. 9-10.
[10]. Comme c’est le cas en clôture de Manières de faire des mondes, p. 175, lorsque Goodman propose, non sans ironie, à ses lecteurs d’être « unanimement d’accord avec le cours de pensée quelque peu tortueux et, en un double sens, éprouvant qui vient d’être suivi »; ceci afin de contribuer, à leur manière, à réduire la dissension qui règne entre l’art et la science quant à leurs valeurs propres.
[11]. N. Goodman, op. cit., p. 6.
[12]. Ibidem.
[13]. Fontenelle, op. cit., p. 13.
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